Histoires de ces derniers jours

Nature

Jusqu’a present, j’avais surtout vu des hommes, la ville, la densite, la misere. Au Nepal, je viens de rencontrer la Nature.

Et je me suis pris une vraie claque.

J’ai commence par descendre la riviere Trisuli en rafting, jusqu’au parc national de Chitwan. Adrenaline, eclaboussures, puissance des elements, eclats de rire. Tout ca a travers la jungle, les collines boisees, a passer sous des ponts suspendus, ou a cote de petits villages de pecheurs. Le paysage me laisse sans voix, ebahi, souffle.

Je ne suis pas au bout de mes surprises…

A Chitwan, le village ressemble a un decor de Western, avec de longues et larges allees sableuses, des bars, des echoppes. Sur ces allees passent uniquement quelques charrettes tractees par des  chevaux, des velos, et des elephants. Le parc est divise en plusieurs zones, des zones de jungle epaisse, des plaines ou poussent des herbes de plusieurs metres de haut ou se cachent rhinoceros, tigres, antilopes, des rivieres infestees des crocodiles.

La nuit, je me rends compte avec effarement de la presence de luciole. J’en ai deja vu en Europe, une ou deux a la fois. Mais ici, les vers luisants sont enormes, et ils s’envolent par nuees, eclairant la penombre, et nous entourent. Le spectacle est indescriptible.

Je commence de plus en plus serieusement a penser que j’ai atteri sur une autre planete.  La journee, je pars en safari, a pied, dans la jungle, en pirogue, ou a dos d’elephant. J’ai du mal a me rendre compte que ce que je vois est reel. J’observe des animaux, entre les herbes, a l’affut, qui etaient pour moi jusqu’a present aussi imaginaires que les dinosaures de Jurassik Parc. Waaa… Je viens de voir une bete enorme comme trois vaches, avec une armure et une corne au milieu du front! C’etait donc vrai! Ces animaux-la existent reellement! (rhinoceros, je precise parce que ya des gens qui me demandent… pour elephant, j’aurais dit une trompe et des oreilles immenses lol)

Et ce matin, des lacs, des forets, les nuages de brume au pied des Annapurnas, qui me dissimule les sommets, les rendant presque irreels. C’est endroit est bien la demeure des dieux. La  misere, les Hommes, tout ca parait si infime compare au spectacle, sans parti pris, que nous offre la Nature. Comme souvent, je leve la tete vers les etoiles. Mais c’est la premiere fois que le spectacle qui s’offre a mes yeux est different, unique. Moi qui croyais que la voie lactee etait la seule chose que nous avions tous en commun, sur toute la planete. Mon coeur palpite de plus en plus fort. Non, ici, le ciel change tous les soirs et meme a chaque seconde. Des milliers de petites lumieres luisantes s’ajoutent a la voute celeste et forment de nouvelles constellation, dans le ciel, mais aussi autour de nous et sous nos pieds. Comme une impression de baigner dans l’espace. Le rafting a du m’emmener un peu plus loin que prevu. La Terre est sans doute plate. J’ai atteint le bord, les limites… et je suis tombe, depuis l’immense cascade, dans le firmament etoile.

Je devais voir ca au moins une fois dans ma vie. Une question neanmoins me trotte dans la tete et commence a me perturber. Combien de spectacles, si beau ou emouvants, n’ai-je pas encore vu? Et combien en reste-t’il auxquels je n’assisterais jamais?

Il ne faut jamais faire confiance aux Nepalais, surtout les capitaines de rafting, ils vous emmenent toujours plus loin que vous ne leur aviez demande.

 

Guide

Un autre Nepalais, je dirais meme un homme des bois, m’a fait visiter le parc. Nous sommes partis tous les deux, en pirogue, au milieu des crocodiles, puis nous avons atteint la rive, pour partir a pied dans les hautes herbes, puis dans la jungle. A vrai dire il m’a vraiment impressionne. Les autres guides que je rencontrerais ne lui arrivait pas a la cheville. D’ailleurs, ils me l’avoueront sans aucune honte, ‘c’est lui le meilleur, il est vraiment dans son milieu’.

Je le suis donc, accroupi comme lui, au milieu des hautes herbes. Quand il se tourne vers moi, c’est pour me chuchoter des infos, en baissant la voix si faiblement que c’en est presque caricatural. Mais je me rends compte assez rapidement a quel point il est attentif… a tout ce qui se passe autour de lui. A cote, je suis presque relegue au rang d’aveugle.

Deja dans la pirogue, il me mettait en garde.

- Si nous tombons sur un rhinoceros et qu’il nous charge, il faut courir en zigzague, et grimper des que possible a un arbre. Si c’est un ours, on leve les bras, on saute, on crie pour l’impressionner. Si malgre tout, il nous attaque, la meilleur solution est de se separer. S’il te suit, jette des objets ou des vetements autour de toi dans ta course. Ca le distraira. Et inutile de grimper aux arbres, il l’escaladerait lui aussi.

Bref, rien de mieux pour mettre la pression. Ces techniques m’ont l’air plutot bonne. Mais je me demande comment on continue a echapper a un ours une fois qu’on en est reduit a courir tout nu dans la jungle. Heureusement… ca ne nous arrivera pas.

Je le suis, dans les hautes herbes, et c’est la que je commence a prendre la mesure de son talent. il s’arrete brusquement, alors qu je n’ai rien entendu, puis s’adresse a moi, a voix tres basse.

- Il y a un rhino, a trois metres devant nous…

- Quoi?

- On va le contourner.

Alors qu’on le contourne, pour chercher un bon angle de vue, quelques bruits d’eau se font entendre. Je me tourne vers lui, pret a lui dire que cette fois-ci, j’ai moi aussi entendu ‘quelquechose’. Avant que je parle, il se tourne vers moi.

- C’est une femelle…, elle prend un bain avec son petit.

Pouahh.. sur le coup je ne le crois pas. Mais nous avons vite confirmation. Un peu plus tard, alors que nous parlions gaiement et a haute voix, dans la jungle, il s’arrete, brusquement, et s’immobilise. Il ne tourne pas la tete mais s’adresse a moi, toujours avec sa voix de chasseur a l’affut.

- Regardes doucement vers la droite, a une vingtaine de metres, dans les fourees, il y a une antilope.

Je me tourne aussi doucement que possible, et observe. mais meme en le sachant, il me faut bien une vingtaine de secondes pour parvenir a la distinguer, a travers les branches et les feuilles. Les antilopes sont tres peureuses me dit-il, tu as de la chance d’en voir une. Je cligne des yeux un peu trop fort. Elle bondit, s’evanouissant dans la foret.

Et son petit manege continuera, pendant plusieurs heures. La, une trace de tigre.

-Elle est toute fraiche, elle date de tot ce matin. Il a fait sa toilette.

Il s’avance un peu, fouille le sol, et tombe rapidement sur une boule de poils, verifiant une fois encore ses dires. Du crotin et des traces d’elephant.

- C’est un male (alors la), il est malade.

Quand je lui demandes des explications, il me dit ’secret de guide’. Le fait est qu’a chaque fois, quand nous parvenons enfin a debusquer le gibier, ses propos se confirment. Et quoi qu’il en soit, son attention et son sens de l’ecoute etaient bien superieur a celle des autres guides que j’ai croise, et son analyse beaucoup plus fine.

Ce guide Nepalais, le seul a se promener pied nus et en debardeur dans la jungle, me faisait penser a un pygme, tellement il etait petit au milieu des hautes herbes, tout plein d’histoires, et de bon sens, et surtout toujours une oreille a l’affut, aux aguets. J’ai eu beau me concentrer de toutes mes forces pour essayer, au moins une fois, de le devancer, d’apercevoir quelquechose qui lui aurait echapper.

Je n’y parviendrais pas. Il restera dans ma memoire comme l’Homme des bois. En fait je l’imagine beaucoup plus a l’aise dans sa jungle, au milieu des animaux sauvages, que dans une ville, au milieu des Hommes. Un etre humain a part.

 

Voyage et volonte-Suite du Mode d’emploi

En revenant de mon safari, apres plus de quatres heures a marcher dans la jungle. Je continue, avec une envie de tout essayer, par une balade a dos d’elephant, au milieu des rhinoceros. Deux heures plus tard, avec toujours plus de nouvelles images dans la tete, et les fesses en bouilli,(essayez vous verrez!) un Nepalais s’adresse a moi.

-Si tu n’es pas trop fatigue, tu peux aller voir les elephants qui se baignent, il ya meme des touristes qui acceptent de se baigner avec eux…

 

                                                                                                Un petit effort de deco…

Fatigue? Moi? En realite, je suis lessive. Mais sa proposition, de se baigner avec les elephants, est tellement inimaginable pour moi que je n’envisage meme pas de partir faire la sieste. Je passe donc deux heures supplementaires, dans l’eau froide et le courant, a plonger depuis le dos des elephants, a me faire arroser par leur trompe, a les escalader…

Un vrai reve. Me voila de plus en plus epuise. J’avais commence a tousser un peu la veille. Aujourd’hui je me mets a renifler et commence a avoir mal a la gorge. Mais la journee pour moi est loin d’etre finie. Tres loin meme. Je fais rapidement mon sac et m’apprete a quitter ce lieu feerique, pour de nouveaux horizons. Ilest deja 18h et j’ai eu le temps depuis ce matin 5h de partir en safari, de faire de la pirogue, de l’elephant, de me baigner avec eux, de voir des animaux sauvages, un guide avec presque un sixieme sens… Il ne me reste plus qu’a trouver un moyen maintenant de quitter ce trou perdu qu’est le parc national de Chitwan.

Je commence par monter dans une charrette, qui m’emmene 2 ou 3 kilometres plus loin, dans un nouveau petit patelin perdu. La je trouve un paysan qui accepte de me charger sur son elephant. Il m’avance encore une fois au village suivant, ou, selon ses dires, je trouverais des autobus pour m’echapper d’ici. J’arrive a la ville dont il me parle. Je descends, les fesses de plus en plus ravagees par ces satanes voyage a dos d’elephants. Je trouve un bus de village, rempli a ras bord, qui me fait fait encore une fois quelques bornes supplementaires. En route je m’informe. Nous allons arriver a un point de croisement de tous les bus de la region. J’en trouverais forcement un la-bas qui m’emmenera jusqu’a Pokahra. Je commence a etre un peu perdu par tous ces changements et toutes ces etapes, d’autant plus que je suis toujours epuise par la journee bien remplie qui vient de s’ecouler, que je tousse, que je me mouche toutes les cinq minutes. Je ne suis plus au meilleur de ma forme et je commence a accuser le coup. Je descends, enfin, dans un nouveau village perdu. Effectivement, il ya ici des dizaines et des dizaines de bus. Je cherche, je cherche, mais je n’en trouve aucun qui m’emmene dans ma direction. Autour de moi, tout le monde me regarde, le village est beaucoup plus isole que les autres endroits ou je me suis rendu. Des tas de regards se tournent avec etonnement vers moi, c’est comme s’ils n’avaient jamais vu d’Occidentaux. Je commence vraiment a accuser le coup. Je m’assoit sur un banc, un peu desespere, et comme pour tout arranger, une averse de mousson se met a tomber, en trombe, et me trempe jusqu’aux os. ‘Mais ou je suis tombe?’

Heureusement, comme toujours dans ces moments-la, une main amicale se tend, preuve que partout, l’etre humain s’entraide et peut donner, sans recevoir. Sans rien que je lui demande, une Nepalaise me demande ma destination, puis me guide. Je n’etais pas au bon endroit. Elle marche avec moi pendant un bon kilometre, avant de me mettre le nez devant le bus. Le bon, celui qui mene a Pokhara. Il part dans une heure, fera des pauses toutes la nuit, s’arretera dans une tripotee de petits villages, puis a Pokhara. Je lui suis vraiment redevable car elle tombe a vraiment a pic. Pour la remercier, j’achete un epi de mais grille, qui se vendent par centaines le soir dans toutes les rues Nepalaises. Nous le partagerons et plaisanterons avant qu’enfin, toujours plus malade et lessive, je grimpe dans le bus.

Vers dix heures du soir, le bus s’arrete en bordure de route, nous offrant pour la cinquieme fois une pause pour nous degourdir les jambes. Je discute avec deux Nepalais, se dirigeant aussi vers Pokhara, quand soudain le bus demarre, et repart aussi sec. J’ai mon sac a l’interieur, sur moi simplement un peu d’argent et mes papiers importants. Je me mets a courir, peut etre l’un de mes meilleurs sprints, puis plonge litteralement pour m’accrocher a la rambarde et me hisser a l’interieur. Le pire, c’est que les deux autres resteront sur le carreau, je les voie cesser leur course dans le retroviseur.

- Mais ralentissez, il y a deux personnes encore dehors!

Les autres me regardent comme si je venais de dire une betise. ‘Il y a un prochain bus dans 20 minutes me disent-ils’. Et tout ca n’a l’air de choquer personne.

Le chauffeur, qui m’a suivi des yeux dans ma tentative desesperee de rattraper le bus, se tourne vers moi et me sourit. ‘ Fast Man ‘ me dit-il. Je le soupconne d’avoir essaye de me distancer.

- Mais moi, j’avais mon sac a l’interieur.

- Je ne savais pas. me repond il, en cessant enfin de sourire betement.

Ce sera lui qui me reveillera, a deux heures du matin, une fois arrive a destination. Au moins, il aura ete reglo de ce cote la.

Je descend du bus avec mes affaires, a Pokhara. J’ai dormi de travers, en vrac sur les sieges trop petits pour moi des autobus Nepalais. J’ai mal au dos, a la tete. Je suis epuise, je tousse de plus en plus. ‘Mais comment ai-je pu me mettre dans un etat pareil!’ Moi qui etait si fier de ma bonne condition physique, je m’apercois que je commence serieusement a puiser dans mes reserves. La journee et la nuit auront ete plus que longues, et ereintantes.

Je me rassure en me disant qu’il ne me reste plus qu’a rejoindre les rives du lac de Pokhara, ou je trouverais rapidement un hotel, et pourrais dormir, enfin, et profiter d’un repos bien merite.

Sur les lieux,en cette heure nocturne, je trouves un taxi et un motard qui me proposent de m’emmener jusqu’a mon lodge. Dans un souci d’economie, je choisis la moto. Je demande au ‘pilote’ de faire attention car la pluie tombe, nous n’avons pas de casque. Nous traversons donc les rues desertes, obscures, et detrempees. Tout se passe sans probleme.

En arrivant, le chauffeur me montre du doigt mon lodge, puis freine brusquement. Nous partons en glissade sur la route mouillee. Je ne sais pas trop comment, mais j’atteris la tete la premiere dans une flaque d’eau. Une chance! Les flaques, en periode de mousson, on pourrait presque appeler ca de petits lacs. L’eau amortit ma chute. Je m’en sors indemne. Trempe, mais sans la moindre egratignure. Mon motard quand a lui, se releve difficilement. Il s’eloigne en boitant, les genoux et les coudes ecorches.

Je releve le visage, puis recrache une gerbe d’eau. Devant moi, enfin, apres une journee si longue et ereintante, se trouve mon lodge. A vrai dire un des plus charmants que j’ai vu. Il y a un petit parc fleuri, des chambres qui de l’exterieur paraissent douillettes. Sur la porte du batiment douche est inscit ‘eau chaude’ a la peinture rouge. Le reve! Je n’ai plus vu d’eau chaude dans les douches depuis mon depart de France, il y a quelques semaines. Un sourire se dessine sur mes levres. Je pose la main sur la poignee du portail, pret a un repos bien merite. Bizarrement, quelquechose me retient.

J’ai le sentiment d’avoir puise dans mes reserves aujourd’hui, sans doute un peu trop. Le voyage, ou comment vivre dix journees dans une seule. En fait je me rends compte que ce sentiment n’est plus desagreable. Je suis epuise, certes, lessive serait un meme un meilleur mot. Mais ce sentiment de fatigue est plutot comparable a celui que pourrait ressentir un coureur de fond apres l’effort, le sang rempli d’endorphines, l’esprit satisfait de la performance realisee. Un melange de calme, de bien-etre.

Derriere moi, les montagnes s’etendent , a perte de vue. De petits chemins caillouteux s’elevent et zigzaguent a travers la foret. Je suis seul, avec moi-meme, au milieu de la penombre. La pluie a cesse. Une derniere goutte roule et epouse la forme de mes epaules. Une legere brise fait battre sur ma tempe une meche de mes cheveux soyeux (si si, lol, ca c’est passe comme ca. Bon mes cheveux ne sont pas vraiment soyeux mais ca c’est pour l’histoire)

Un sentiment typiquement humain commence a m’envahir. La Volonte. De continuer a avancer. Toujours. C’en devient presque une illumination. Je commence enfin a comprendre, a apprendre.

Les etoiles sont belles ce soir. Dans mon sac, mon duvet m’appelle, inutilise depuis trop longtemps. Il est temps de reprendre les bonnes vieilles habitudes. Je retire ma main de la porte d’entree, puis me retourne, doucement.

Une vague d’epuisement remue et circule dans mes veines. Mais elles s’est transformee, en un torrent de volonte, d’envie, et de bien-etre. Personne ne m’a jamais dit que la route serait facile. En quelques secondes, je commence a saisir. L’Ame du voyageur. Un melange de fatalite et d’entetement. Ce soir, je me sens voyageur, vagabond, humain.

Mon regard se tourne vers les montagnes, immenses et sombres. Je fais le premier pas, et m’enfonce dans l’obscurite…

 

Bon rassurez-vous, a l’heure ou j’ecris ces lignes, j’ai decide malgre tout de ne pas me transformer en ermite hirsute et poilu. D’autant que tous les barbiers de la Ville commencent a me faire les yeux doux et a me harceler. Je commence a me poser des questions.

 

Pour finir, petite histoire de mon guide, tel qu’il me l’a contee

Je me promenais dans la jungle, paisiblement, quand j’apercois dans un arbre proche une mangue enorme. Je grimpe dans l’arbre jusqu’a sa hauteur, mais tombe nez a nez avec un ours plutot agressif.

Dans ma stupeur, je bondis en arriere et manque de degringoler. Par chance je parviens a me rattraper a une liane. Je baisse les yeux vers le sol. Et la malheur! Un tigre s’est approche et attend impatiemment que je tombe. Au dessus de moi, l’ours semble tres excite et pret a me devorer si j’ose essayer de remonter.

La liane etait trop fine et ses fibres commencent a se rompre, l’une apres l’autre. Je tourne les yeux autour de moi et apercois la mangue, juste a portee de mon bras.

- Et qu’est ce que tu as fait ensuite?

J’ai goutte la mangue. Elle etait delicieuse…

 

24/06/2008

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